Vendredi 28 mars 2008
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19:00
Ou comment, un jour, longtemps, longtemps plus tard, ça ne fait plus mal.
Hier soir tard, j'ai voulu lire. Devrais-je dire relire. Pas envie de me plonger dans la nouveauté, je voulais du vieux, du connu, du familier. Bien décidée à
traquer LE livre qui me ferait passer une bonne nuit, j'ai foncé sur ma bibliothèque de fortune : des dizaines de bouquins à la queue-leu-leu tout le long d'un grand mur. En tailleur devant
l'étalage, j'ai passé en revue mes amants prosateurs. D'Ormesson : Non, je connais trop bien chacun de ses mots. Benchetrit : lu récemment, trop actuel aussi. Du vieux j'ai dit ! Du génie si
possible ! Blake : je n'ai pas le coeur à la poésie. Plath : pas envie de me suicider ce soir. Céline. Céline ? Céline ! Je repose Voyage au bout de la nuit après avoir caressé sa couverture.
C'est trop facile, je peux le réciter par coeur. Tiens, "Mort à crédit". Quand ai-je lu ce livre ? L'ai-je même fini ?
Bien calée dans mon canapé, "Mort à crédit" dans les mains, un thé à la menthe fumant tout à côté de moi, je me laisse submerger par la plume subversive et
dérangeante du vieux Ferdinand. Arrivée à la page 43, je tombe nez à nez avec une feuille de papier de la taille d'une page, pliée en deux, jaunie et déchirée à quelques endroits. Je tressaille.
Les meilleurs livres sont ceux dénichés dans les brocantes et chez les bouquinistes de quartier, ils nous racontent des histoires, riches de feuilles volages et de petites notes parfois
indéchiffrables. Sans rien toucher, un sourire aux lèvres, je me demande d'où vient ce roman. Des bouquinistes de bord de Seine à Paris ? Du marché aux livres, Place du Salin, à Toulouse ? Du
magasin d'occasions, rue du Palais, à Metz ? Impossible de me souvenir. Je regarde ce livre à la couverture cornée, aux pages vieillies par le temps. Je déplie la feuille sujet de toutes mes
émotions. En haut, à droite, un nom écrit au stylo plume bleu, en belles lettres rondes. En dessous, une date, "72". Je déchiffre avec difficultés. Je lis le nom posé là. Je sursaute de surprise.
Un petit rire sort de ma gorge. La coïncidence m'amuse. Et puis je comprends. Nulle coïncidence.
Je revois la bibliothèque dans cette chambre, le lit, les nuits qu'on y a passé. Mon esprit est encore vif malgré l'heure tardive, les associations d'idées fusent.
Je suis dans cette chambre. Je te regarde dormir, dessiner, rêver. Je me fais cette remarque que je pourrais sans problème énumérer chaque objet qui compose cette chambre d'adolescent. Les
phrases hautement philosophiques sur la porte, "the wall", tous les petits souvenirs accrochés sur le mur à côté du bureau, le canard qui faisait du bruit près du radiateur. Je me dis qu'elle a
du bien changer et j'aime l'idée que cette chambre là n'existe plus que dans mes souvenirs. J'aime l'idée de penser à tout ça un sourire aux lèvres. Sans larme ni fracas.
C'est joli, les souvenirs qui nous enveloppent sans qu'on ait crié gare.